| Le Musée
Juif de Berlin :
Peut-on combler le vide ?
L’extraordinaire building conçu par
Libeskind est en lui-même une sculpture sur le thème
de l’Holocauste. Elle amène le visiteur à ressentir
le vertige et l’horreur de l’absence, la perte, la dislocation
et la solitude.
Après un contrôle de sécurité,
le Musée ouvre sur une entrée spacieuse. Des escaliers
descendent dans une enfilade de couloirs : l’Axe de
l’Exil, coupé transversalement par l’Axe
de l’Holocauste, et l’Axe de la Continuité
représentent les trois différentes destinées
des Juifs allemands du XXe siècle. Impression de désorientation
à cause des différents nivaux du sol en pente alors
que la hauteur du plafond reste constante.
Sur le mur de l’Axe de l’Holocauste s’alignent
les noms des camps.
Belzec, Stutthof, Monowitz, Groß-Rosen, Treblinka, Minsk,
Riga, Chelmno, Lublin-Maïdenek, Ravensbrück, Birkenau,
Natzweiler, Krakau-Plaszow, Flossenbürg, Maly-Trostenez, Moringen,
Neuengamme, Dachau, Sachsenhausen, Sobibor, Dora-Mittelbau, Buchenwald,
Auschwitz, Bergen-Belsen, Mauthausen, Theresienstadt, Lodz...
Sur le mur opposé, des vitrines noires.
Derrière sont exposés des objets intimes de quelques
disparus. Des ronds en vitre transparente permettent d'entrevoir.
Quelques dessins :
[Tous
les textes encadrés sont la traduction de plaques figurant
dans le Musée
juif de Berlin]
En 1938, Peter Grumbacher s’enfuit à
Paris où il étudia la peinture. Lorsque la guerre
éclata, un an plus tard, les autorités françaises
l’internèrent dans le camp de travail de Bellac
en tant qu’ennemi allemand. C’est là qu’il
tomba amoureux de Marie-Louise Steinschneider, âgée
de 16 ans, qui s’était enfuie en France avec ses
parents.
Lorsque les Allemands envahirent la région, les Nazis
envoyèrent Peter dans un camp de prisonniers à
Mauriac. C’est de là qu’il envoyait des lettres
d’amour et des dessins à Marie-Louise. Ils servent
maintenant de témoignages à la fois de l’horreur
de la vie des camps et de la nature alentour. A 21 ans, Peter
Grumbacher fut déporté à Auschwitz où
il fut exterminé. |
Deux lettres :
A l’âge de 17 ans, Steffi Messerschmidt s’enfuit
de Berlin en direction de la Belgique. Elle fut capturée
et emprisonnée dans le camp de Gurs en France. C’est
de là qu’elle écrivit à son père.
Deux de ses lettres ont été préservées.
Dans la première lettre, Steffi, issue d’une famille
d’artistes, décrit sa participation à la
vie culturelle du camp, répétant pour l’Opéra
de quatre sous et prenant des leçons de chant.
Dans la seconde lettre, datée du 5 août 1942, Steffi
écrit :« Je vais partir… » La phrase
suivante fut recouverte d’encre par la censure. En réalité,
elle fut amenée à Drancy le jour suivant et de
là déportée à Auschwitz où
elle fut exterminée. |
Un essuie-mains :
Le 8 février 1939, à l’âge
de 16 ans, Paul Kuttner quitta Berlin dans un convoi d’enfants
à destination de l’Angleterre. Sa mère Margarete
glissa une serviette dans sa valise pour qu’« il
ne se retrouve pas un jour sans serviette pour s’essuyer
les mains. »
Paul ne revit jamais sa mère. Il ne se servit jamais
de sa serviette. Elle est restée pliée comme sa
mère l’avait placée dans sa valise.
Margarete fut arrêtée par la Gestapo à Berlin
le 26 février 1943, déportée à Auschwitz
et exterminée. Sa fille Anne-Marie survécut en
se cachant à Berlin. |
« Les dernières lettres de notre mère »
:
Ces lettres, écrites par Charlotte Ochs entre 1941
et janvier 1943, étaient adressées à sa
fille Gertrud, en Hollande, et à la mère de sa
belle-fille, Emma Martens, dans le nord de l’Allemagne.
Charlotte détailla pour Emma les humiliations qu’elle
subit à Berlin, mais les lettres adressées à
sa fille étaient plus réservées, probablement
pour éviter de l’inquiéter.
Une carte postale adressée à un ami de Berlin
est le dernier vestige de la vie de Charlotte. Elle fut tamponnée
à Schmilka, ville proche de la frontière de Tchécoslovaquie.
Très probablement, Charlotte la lança du train
lors de sa déportation à Theresienstadt, le 28
janvier 1943. |
L’Axe de l’Holocauste se termine sur une porte d’acier
ouvrant sur la Tour de l’Holocauste :
un espace étroit et vertical, entièrement dépouillé
; sans la fente au faîte de la tour terminée en angle
aigu, il ferait entièrement sombre. Le visiteur se retrouve
coupé de tout et ressent immédiatement l’isolation
et le confinement. A cause de l’impact émotionnel,
les visiteurs ne sont pas autorisées à y rester plus
de deux minutes ; pas plus de vingt personnes à la fois.
Au bout de l’Axe de l’Exil, une porte
s’ouvre sur le Jardin de l’Exil. «
A vos propres risques », est-il inscrit à
l'entrée.
| Dans ce jardin, l’architecte Daniel Libeskind a voulu
exprimer la désorientation causée par l’exil.
Les Quarante-neuf colonnes sont emplies de terre dans laquelle
poussent des chênes à feuilles de saule. Quarante-huit
colonnes sont emplies de terre de Berlin pour symboliser 1948,
date de la fondation d’Israël. Le 49e pilier, au
centre, est empli de terre de Jérusalem et représente
Berlin. |
Le Vide de la Mémoire
| Le plus grand espace fermé et vertical du musée.
Il coupe le bâtiment entier. C’est par ces espaces
que Daniel Libeskind reconnaît symboliquement que la destruction
des Juifs d’Europe dans l’Holocauste a causé
une absence, ou un vide, dans les sociétés européennes. |
Là, toutes les lignes sont irrégulières. Le
sol est jonché de dix mille visages la bouche béante,
dix mille masques d’acier, de toutes tailles, adultes, enfants,
nouveau-nés. L’espace est gris, aussi haut qu’étroit,
un seul spot jette une lueur sur le charnier de métal. Le
sol est noir. Cette impressionnante sculpture, nommée Schalechet
(feuilles mortes), est l’œuvre de l’artiste israélien
Menashe Kadishman.
Antichambre du Vide de la Mémoire :
espace réservé à la contemplation ; seuls
meubles, quelques sièges confortables en skaï rouge
sombre, deux tables rondes blanches et un candélabre à
neuf branches de plus de deux mètres de haut. Au lieu de
neuf flammes, neuf minitélés inclinées sont
allumées, sur l’écran s’élèvent
des flammes au bruit d’un vent lancinant.
Après 1933, le National Socialisme entreprit une campagne
d’extermination basée essentiellement sur l’appartenance
à une race. Elle prit de plus en plus d’ampleur
et finit par engloutir presque toute l’Europe.
Lorsque la guerre prit fin, plusieurs millions de personnes
avaient péri entre les mains des Nazis et de leurs alliés.
Plus de 6 000 000 étaient des Juifs et 200 000
étaient des Juifs allemands.
(Cf. « Enzyklopädie des Holocaust », 2e édit.
1998).
Un petit nombre survécu à la guerre : quelque
9 000 dans les camps, 15 000 dans des « mariages
mixtes » et au moins 1500 en passant dans la clandestinité.
Aujourd’hui il y a environ 100 000 Juifs en Allemagne
et 20 000 d’entre eux sont les enfants de survivants. |
L’Exposition : deux mille ans d’histoire
La Galerie regorge de multiples objets authentiques comme
une Bible du XIVe siècle prêtée par la bibliothèque
du Vatican, le plus ancien parchemin conservé de la Tora,
venu de l’Europe du Nord ou une page du manuscrit d’Einstein,
daté de 1912, sur la théorie de la relativité.
A partir du VIIIe siècle, des villages
de négociants se développèrent autour des
champs de foires et des postes de douanes. Ils abritaient les
marchands nomades. Beaucoup d’entre eux étaient
Juifs.
Les marchands faisaient le commerce des peaux, de l’ambre,
des textiles, des épices et des esclaves. Partis des
centres de négoce d’Espagne, ils voyageaient jusqu’en
Europe centrale et en Europe de l’Est, visitant les villes
de Posen, Krakow, Prague ou Kiev, où ils avaient des
contacts avec Constantinople et le monde arabe de l’Islam.
Les villes de Hambourg, Paderborn, Hildesheim, Magdeburg, Merseburg,
Würzburg et Erfurt devinrent, au fil du temps, les cités
les plus fréquentées par les marchands.
Du VIIIe au XVe siècle, les Juifs étaient tenus
en grande estime à cause de l’étendue du
réseau de leurs contacts commerciaux, reliant ainsi le
sud et le centre de l’Europe.
Les premières sérieuses persécutions de
Juifs débutèrent en 1096. Il y eut une autre poussée
de haine au milieu de XIVe siècle durant l’épidémie
de la peste. De nombreux Juifs furent tués et leurs communautés
détruites. |
Au Moyen Age, beaucoup de professions étaient interdites
aux Juifs :
La plupart des préjudices dont les
juifs eurent à souffrir remontent au Moyen Age.
Dans le royaume allemand du Moyen Age, beaucoup de professions
étaient interdites aux Juifs. Par exemple, le métier
d’artisan leur était refusé à cause
des guildes, ou corporations, d’artisans. Les coutumes
sociales de cette époque donnèrent naissance à
beaucoup de préjudices dont les Juifs furent victimes
durant les siècles qui suivirent.
Dans les villes, pour exercer leur commerce, nombre de Juifs
eurent recours aux contacts qu’ils entretenaient avec
les différentes communautés juives à travers
l’Europe. Ils travaillèrent aussi en prêtant
de l’argent sur gages ou contre intérêt.
Les lois ecclésiastiques interdisaient aux chrétiens
de réclamer des intérêts sur l’argent
emprunté. Comme les Juifs n’étaient pas
soumis à de telles restrictions, ils faisaient le commerce
de l’argent. Ils furent rapidement accusés de créanciers
prélevant des bénéfices excessifs.
Les Juifs travaillaient souvent comme docteurs. Leurs contacts
dans les communautés juives d’autres pays les aidèrent
à introduire dans le monde occidental les connaissances
médicales avancées de l’Orient. |
Spinoza, le philosophe rebelle :
Le philosophe Baruch de Spinoza (1632-1677)
fut expulsé de la communauté juive en 1656.
« Le saint nom de Dieu est sur toutes les lèvres…,
nous voyons presque tout un chacun présenter sa propre
version de la parole de Dieu, dans le seul but d’utiliser
la religion comme prétexte pour rallier les autres à
ses propres opinions. »
|
Joseph Oppenheimer, victime de l’antisémitisme du XVIIIe
siècle :
Joseph Süß Oppenheimer servit
le duc de Württemberg , Karl Alexander, en tant que son
conseiller financier. La noblesse le haïssait pour avoir
modernisé le système financier du duc. Après
la mort de son protecteur, il fut jugé devant un tribunal.
Un an plus tard, il fut pendu. « Il dut gravir les
52 marches qui menaient à la potence et à chaque
pas il cria : ‘Dieu est le Seigneur ! Adonai hu Elohim
!’ »
|
Il fut exécuté devant 12 000 personnes
sur le plus haut échafaud d’Allemagne. Un gibet de
fer en forme de cage est suspendu dans la Galerie et la scène
de l’exécution de Jud Süß, film violemment
antisémite qui fut commandé par Goebbels en 1940,
est projeté dans la galerie du gibet.
Hommage particulier aux femmes juives
Henriette Herz tint un salon littéraire au début du
XIXe siècle, Regina Jonas fut la première femme nommée
Rabbin et Bea Wyler, la première femme Rabbin d’après-guerre.
Glickl bas Judas Leib, aussi connue sous
le nom de Glückel von Hameln, naquit à Hambourg
en 1646 ou 1647. Ses Mémoires représentent la
plus ancienne autobiographie conservée d’une femme
juive aux débuts de l’histoire moderne. Aucun autre
document écrit par une femme juive du XVIIe siècle
n’a survécu. « Je commençai
à écrire, avec l’aide de Dieu, après
la mort de votre père… chaque fois que des pensées
de mélancolie me venaient à l’esprit. »
Bien que Glickl fut issue d’une famille bourgeoise aisée
et bien établie, elle termina sa vie dans la pauvreté.
Elle mourut en 1724, sans que son grand désir de « rentrer
à la maison » en Israël, la Terre
Sainte, n’ait été exaucé. « …tout
a été créé pour le bien des êtres
humains, y compris ce qu’ils ne peuvent pas encore saisir
ou comprendre. »
|
| Bertha Pappenheim (1859-1936) fut une infatigable
combattante, une femme de paroles et d’actions (livres,
essais, études et lectures). Elle consacra sa vie à
la situation sociale et politique des femmes juives. Elle se
battit pour abolir la prostitution et le trafic international
de la traite des blanches. En 1904, elle fonda la Ligue des
Femmes Juives pour apporter une protection sociale aux femmes
et aux jeunes filles. En 1907, elle fonda un foyer de jeunes
filles, un lieu de refuge pour jeunes mères célibataires. |
« J’ai survécu grâce à la musique
»
Coco Schumann, musicien de jazz légendaire,
survécut l’Holocauste en jouant pour les gardes d’Auschwitz.
Une photo jaunie montre un gamin de 14 ans au bord de la Wannsee,
une guitare en mains, par une journée d’été
de 1938. Pourtant cette partie de Berlin était déjà
interdite aux Juifs, et les Nazis sévissaient contre ce qu’ils
appelaient « le fléau étranger »,
le jazz.
Sa passion pour les clubs de jazz de Berlin, peu favorables aux
Nazis, sa négligence vis-à-vis du port de l’étoile
et ses relations illicites avec des femmes « aryennes »
lui furent fatales. Dénoncé, arrêté,
il fut expédié en territoire tchèque à
Theresienstadt, où les Juifs étaient bouclés
dans un ghetto. Pas un camp d’extermination, mais une antichambre
de la mort. C’est dans les rues poussiéreuses du ghetto
qu’il découvrit un petit bar et qu’il forma avec
des camarades musiciens le Ghetto Swingers.
A son arrivée à Auschwitz, Schumann était présent
lorsque le clarinettiste du Ghetto Swingers fut envoyé à
la mort. « Les gardes avaient assez à manger
et à boire, mais ils avaient toujours besoin de musique »,
dit-il. Chaque soir, il joua pour les gardes tapageurs, mais il
devait aussi s’exécuter lorsque les prisonniers étaient
envoyés dans les chambres à gaz. « Je
regardais les enfants dans les yeux et je pouvais voir qu’ils
comprenaient ce qui se passait. C’était le plus terrible. »
Interrogé sur ses sentiments, alors qu’il jouait La
Paloma Ade, le morceau préféré des gardes,
tandis que d’innombrables Juifs étaient envoyés
à la mort, il répond : « Désespéré ».
Pour lui, La Paloma Ade sera toujours l’hymne funéraire
des enfants disparus d’Auschwitz.
« Si je m’étais effondré, comme
ce fut le cas de beaucoup, alors les Nazis auraient gagné.
Et je ne voulais pas leur donner ce plaisir ! »
Ce sont les histoires vécues qui
nous interpellent
Un des grands atouts du Musée est sans aucun
doute de mettre l’accent sur les personnalités et les
anecdotes familiales. L’exposition leur donne vie en montrant
des objets comme des jouets ou les lunettes portées par Moses
Mendelssohn (philosophe allemand du XVIIIe siècle qui prêcha
l’assimilation de la culture judéo-allemande), des
cartons d’invitations à une Barmitzvah et les cadeaux
reçus, des instruments utilisés pour circonscrire
les bébés de sexe masculin, un passeport américain
reçu par un réfugié juif-allemand, des albums
de famille, des carnets scolaires, des souvenirs de sorties dominicales.
La poésie du personnel est la plus éloquente.
2003 : les Juifs d’aujourd’hui
Après 1945, les Juifs résidant en
Allemagne étaient pour la plupart les survivants venus de
l’Europe de l’Est. Néanmoins certaines familles
retournèrent de l’exil, désirant contribuer
à la reconstruction d’une Allemagne démocratique.
D’autres regagnèrent aussi la République d’Allemagne
de l’Est, mais furent souvent désillusionnés
par ce qu’ils y découvrirent.
De leur côté, les survivants de l’Holocauste
se refermèrent sur eux-mêmes et ce furent leurs enfants
qui finirent par émerger de l’ombre créée
par la retenue, l’incertitude et l’hypocrisie.
Nombre de Juifs immigrants tels Theodor W. Adorno, Hans Meyer et
Ernst Bloch s’érigèrent en pères et leaders
intellectuels de la nouvelle génération. En 1968,
les étudiants juifs se rallièrent aux étudiants
allemands en rébellion contre la société et
l’Etat, tel Daniel Cohn-Bendit, actuellement membre du Parlement
européen.
La communauté juive s’est rapidement
développée – de 30 000 membres au début
des années 90, elle est passée à plus de 100
000 – à cause des meilleures conditions d’immigration
réservées aux Juifs des anciennes républiques
soviétiques et de l’Europe de l’Est. « Aujourd’hui,
la moitié de la population juive est très pauvre.
Il y a des immigrants qui reçoivent de l’argent du
gouvernement. Pourtant la plupart des gens pensent que tous les
Juifs allemands de Berlin sont des intellectuels aisés, beaux
et instruits, dit Irène Runge, de l’Association de
la Culture Juive. Si vous leur dites que 70% d’entre eux ne
parlent pas correctement allemand, ils ne vous croiront pas. Cela
ne correspond pas au stéréotype. »
M. Blumenthal, le directeur du musée, dit
qu’il essaie de résister à la reconnaissance
allemande lorsqu’il retourne à Berlin, se considérant
comme un Américain vivant à Princeton, New Jersey.
« J’arrive toujours en Allemagne en tant que
citoyen américain, mais c’est toujours en tant que
Juif que je quitte ce pays. Les Allemands sont devenus philo-sémites.
Ils ont besoin de vous faire savoir qu’ils savent que vous
êtes Juif et qu’ils en sont heureux. »
Ana Suya
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